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« On ne rit pas de la Syrie, on s’en fiche et c’est pire »

Vue sur la ville de Damas, capitale de la Syrie. Photo : Mourjane Raoux-Barkoudah/EPJT.

Les Français ne connaissent pas la Syrie ni les conflits dans la région. Un manque qui serait en partie dû aux médias mais aussi aux Syriens eux-mêmes. C’est ce que constate Manon-Nour Tannous, spécialiste du monde arabe.

 

 

Recueilli par Mourjane Raoux-Barkoudah

Manon-Nour Tannous est chercheuse associée au Collège de France. Photo : Mourjane Raoux-Barkoudah/EPJT.

Manon-Nour Tannous a été auditionnée fin octobre par la Commission des affaires étrangères du Parlement européen sur la normalisation du régime syrien. Une initiative marginale selon elle, au regard du désintérêt général des médias et de l’opinion publique. Elle le constatait déjà en 2022 en écrivant son ouvrage La Syrie au-delà de la guerre : histoire, politique, société.

Quelle image l’opinion publique française se fait-t-elle de la Syrie depuis le début de la guerre ?

Manon-Nour Tannous. En 2011, lors des premiers soulèvements et de leur répression par le régime syrien, le pays a ressurgi dans les imaginaires. C’est comme si on découvrait qu’il existait une société civile dans un pays dont on savait finalement peu de choses. Jusque-là, la Syrie apparaissait comme un pays musulman vaguement autoritaire. Depuis la fin du mandat français en Syrie, en 1946, les liens d’attache ont été rompus, contrairement au Liban. L’intérêt des Français pour le conflit syrien ressurgit selon les crises sur la protection du patrimoine mondial, sur les rebelles kurdes ou sur les réfugiés. Les facteurs du conflit en eux-mêmes ne sont jamais au cœur du sujet. En 2015, avec les attaques terroristes sur le territoire français, l’opinion publique s’est intéressée à la présence de l’État islamique en Syrie. Elle en a oublié les raisons initiales du conflit.

Selon vous, la société française adopte parfois une lecture simplifiée de la situation qui se réduirait à une opposition entre le régime d’Assad et Daesh. Beaucoup de Français affirment aussi que le conflit est complexe. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

M.-N. T. Effectivement, pour certains, le conflit se résume à Daesh contre Bachar el-Assad, qui apparaît comme moins pire. Or c’est aussi un argument que le régime développe depuis longtemps pour justifier son maintien au pouvoir. En France, on retrouve aussi une lecture anti-impérialiste du conflit chez des militants très à gauche qui soutiennent l’intervention russe face à ce qui est vu comme des intérêts occidentaux pour les ressources de la région. Ces prises de positions, assez marginales, n’entrent pas en contradiction avec un désintérêt général pour le conflit que l’on juge trop complexe pour être compris.

Le compte instagram créé par l’artiste plasticien d’origine syrienne, Adnan Samman, recense les images d’archives de la Syrie avant 2011.

Mais il n’existe pas d’opposition à Daesh en Syrie autre qu’Assad aujourd’hui.

M.-N. T. Aujourd’hui non. Mais lorsque ce discours était tenu en 2011, c’était différent. Même si l’opposition était mal organisée, d’autres voies se dessinaient autour de communistes, de libéraux et d’opposants au régime. Tous les possibles étaient ouverts. Mais hormis les Kurdes, les médias français n’ont pas couvert la mise en place de projets politiques créatifs d’alternative au régime qui ont fleuri sur le territoire pendant le conflit.

Cela explique-t-il qu’il y ait eu peu de soutien à l’opposition dans la société française, alors que le gouvernement français s’y employait ?

M.-N. T. En partie. Le soutien de l’opposition dans les médias français n’a pas été très enthousiaste. Mais l’opposition elle-même n’a pas été convaincante. Elle a trouvé peu de relais en France et à l’international et a conservé un discours axé sur la Syrie qui a échoué à susciter de l’empathie. Les Français n’ont pas reconnu leur propre histoire dans la situation, alors que leur pays a une tradition de lutte contre l’autoritarisme. Les Kurdes ont fait exception : leur appartenance à un groupe ethnique minoritaire, avec des
figures féminines, a fasciné l’opinion. Par ailleurs, on s’apitoie beaucoup sur le sort des Syriens et on a du mal à parler d’eux au-delà de leur destin. C’est une forme de culturalisme qui ne les considèrent pas comme des acteurs à part entière.

N’existe-t-il pas de production culturelle qui engage l’opinion publique, qui font parler de la Syrie « au-delà de la guerre », qui feraient rire ?

M.-N. T. Beaucoup de caricatures et de blagues syriennes circulent et tournent en dérision leur situation. Mais en France on ne rit pas de la Syrie, on s’en fiche et c’est pire [Rires]. Il existe des films comme Pour Samaa ou Eau argentée, mais ils touchent de tout petits publics déjà intéressés par la question. Même la bande dessinée de Riad Sattouf [L’arabe du futur, NDLR] qui a plus d’écho ne dépeint pas la Syrie qui descend dans la rue.

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