Affaire Mediapro

Le football français en danger
Les droits TV sont un enjeu majeur du business du football. Photo : andreysha74 (Stocklib)

 

L’arrêt programmé de la chaîne Téléfoot et la future redistribution des droits TV de la Ligue 1 sont les derniers épisodes de l’histoire chaotique de Mediapro dans l’Hexagone. Les conséquences risquent d’être catastrophiques pour l’économie du football français.

 

Par Lucas Turci et Paul Vuillemin
Le 11 décembre, Mediapro publie un communiqué et annonce la fin prochaine de sa chaîne Téléfoot. Cela met un terme à une histoire aussi courte que désastreuse entre le groupe sino-espagnol et les instances du football français. La chaîne, qui emploie 150 salariés dont 60 journalistes, ne compte que 480 000 abonnés environ sur les 3,5 millions espérés. Un total bien insuffisant pour rentabiliser la somme astronomique qu’elle avait misé (830 millions d’euros par an dont 780 millions pour la Ligue 1).

Dès son arrivée, en 2018, dans l’univers des droits télé du foot sur la solidité, des doutes se font jour sur la solidité de ce groupe alors inconnu en France. Mais ce n’est que le 5 octobre 2020 que le litige entre la LFP et Mediapro éclate. Ce dernier refuse de payer une première facture de 172,3 millions d’euros. Jaume Roures, son président, veut renégocier le montant des droits en raison de la pandémie de la covid-19. L’instance du football français refuse. L’échéance du 5 décembre de 152,5 millions d’euros n’est pas non plus payée.

Jaume Roures, président et fondateur du groupe sino-espagnol Mediapro. Photo : Matins Esade/commons.wikimedia

Un accord est trouvé entre la LFP et Mediapro le 22 décembre. Celui-ci est validé par le tribunal de commerce de Nanterre. Les droits TV récupérés vont être attribués à un nouveau diffuseur. Téléfoot continue à les diffuser jusqu’à leur reprise avec, comme date butoir, le 31 janvier 2021. Mediapro doit payer 100 millions d’euros à la Ligue et, en échange, aucune poursuite n’est engagée contre lui. L’objectif de la Ligue consiste à vendre les droits au plus vite pour pouvoir trouver un nouveau diffuseur le plus rapidement possible.

Le favori pour la reprise n’est autre que Canal+, qui se retrouve dans une position idéale, sans concurrence. En effet, suite à ses accords commerciaux avec BeIN Sports, les deux anciens ennemis sont désormais alliés. La LFP ne peut donc plus faire monter le prix des droits et l’offre est largement à la baisse. Selon les informations de L’Équipe, elle aurait été de 590 millions d’euros, plus 100 millions de bonus liés à des hausses éventuelles d’abonnements.

Mais coup de théâtre, le mardi 12 janvier. Dans une interview donnée au Figaro, Maxime Saada, président du directoire du groupe Canal+, réclame un nouvel appel d’offres pour l’ensemble des matchs de Ligue 1. Et déclare : « Il y a incontestablement une perte de confiance entre Canal+ et les responsables du football français. Nous n’avons pas été traités correctement ces dernières années. »

Le groupe télévisuel compte ainsi restituer les droits des 20 % de matchs de L1 qu’elle diffuse, à savoir le lot 3 (deux matchs par journée de Championnat, le samedi à 21 heures et le dimanche à 17 heures le plus souvent), jugeant la valeur de celui-ci surévaluée. Il joue ainsi de sa position pour faire encore baisser les revenus télévisuels des clubs.

Les présidents de clubs de Ligue 1 sont sonnés et ne comprennent pas la violence de l’attaque du patron de Canal+. Ils se tournent vers BeIN Sports pour lui demander de se prononcer. En effet, le fameux lot 3 avait été au départ par BeIN Sports qui l’a ensuite sous-licencié à Canal+.

La LFP réunira jeudi 14 janvier son conseil d’administration pour réagir à cette nouvelle situation. L’appel d’offres risquent en effet de prendre trop de temps (les accords avec Canal+ s’arrêtent le 5 février). Et face à un marché audiovisuel très frileux, la menace d’une baisse encore plus grande qu’attendue des droits TV est réelle. Aucun autre diffuseur n’a fait part publiquement d’un intérêt.

On est loin du moment de l’attribution des droits à Mediapro en 2018, quand l’ensemble des clubs français se frottait les mains. Il faut dire que les droits TV représentent de loin la plus grande part des revenus des clubs de Ligue 1, surtout pour les plus petits, loin devant la billetterie ou le sponsoring.

 

« Avec les 400 millions d’augmentation prévus, cela devait permettre de se rapprocher des concurrents européens »

Pour la grande majorité des clubs de Ligue 1, les droits TV représentent plus de 50 voire 60 % des revenus générés. Ils sont donc cruciaux pour leur bon fonctionnement. Ils expliquent aussi en partie la faible compétitivité des clubs français en coupe d’Europe. En effet, à part le PSG et ses investisseurs qataris, les clubs français peinent à rivaliser sur la durée avec les clubs anglais, espagnols, italiens et allemands.

Une des raisons expliquant ces difficultés, c’est bien sûr la supériorité économique, notamment issue des revenus des droits TV. Ainsi, en 2019, en comparant les droits TV nationaux mais aussi internationaux (c’est-à-dire en ajoutant les droits TV payés par les diffuseurs des autres pays que celui qui héberge le championnat), la différence est flagrante et cruelle pour notre Ligue 1 et son attractivité. Avec les 400 millions d’augmentation prévus pour la période 2020-2024, cela aurait dû permettre de se rapprocher des championnats allemands et italiens et même de les dépasser si l’on ne prend en compte que les droits TV nationaux.

L’augmentation des droits était supposée engendrer un cercle vertueux. Avec (beaucoup) plus de revenus, les clubs français prévoyaient d’investir, que ce soit dans leurs équipements, leurs infrastructures mais aussi dans leurs équipes bien sûr ou encore dans leurs centres de formation.

Ainsi, ils auraient eu plus de facilité à garder leurs jeunes pépites et à attirer de meilleurs joueurs, alors qu’aujourd’hui la formation puis la vente rapide de jeunes joueurs à prix d’or vers les championnats étrangers est l’un des principaux moyens dont usent les petits clubs pour assurer leur survie économique.

Cela devait ainsi accroître la compétitivité du championnat français, donc augmenter son intérêt et ses revenus, notamment concernant les droits TV à l’international qui sont aujourd’hui dérisoires par rapport aux grands championnats étrangers.

 

Une importance primordiale pour les petits clubs

En France, entre 2016 et 2020, les droits TV de la Ligue 1 étaient répartis entre les clubs de la façon suivante : 47 % du total partagé à parts égales entre les 20 clubs qui la composent, 28 % distribué à chacun d’entre eux proportionnellement à leur classement à l’issue de la saison et les 25 % restants répartis selon le nombre d’apparitions dans les grandes affiches choisies par les diffuseurs (les grands matchs du dimanche soir par exemple, ceux qui bénéficient de la meilleure exposition médiatique).

Mécaniquement les grands clubs, comme le PSG, Marseille ou Lyon, touchent davantage que ceux qui jouent le maintien chaque année, comme Dijon, Metz ou Nîmes par exemple. Pourtant, la part des droits TV est beaucoup plus importante dans le budget d’un club s’il est petit. En effet, il ne dispose pas d’autres ressources importantes. Son stade est en général moins gros, avec des billets moins chers, ses contrats de sponsoring sont beaucoup plus faibles… Ainsi, ces revenus représentent plus de 76 % des recettes générées par un club comme le Nîmes Olympique contre « seulement » 40 % pour l’Olympique lyonnais.

De plus, les clubs de l’élite avaient décidé de répartir les 400 millions d’euros supplémentaires obtenus lors de l’appel d’offres pour la période 2020-2024 de manière égale entre chaque club. Cela aurait encore plus profité aux plus petits d’entre eux. Ces derniers sont donc de loin les plus touchés par cette crise des droits TV et la forte baisse qui est à prévoir.

L’ensemble des clubs est pourtant déjà fortement affecté financièrement par les effets de la crise sanitaire : les matchs à huis clos, l’absence de billetterie et de consommation sur place, l’arrêt prématuré et définitif de la saison dès le mois de mars dernier contrairement aux autres championnats européens qui ont repris par la suite. Cet arrêt avait d’ailleurs conduit les diffuseurs de l’époque à ne pas payer les droits TV de la période annulée. Ironiquement, une des raisons invoquées alors pour annuler cette fin de saison était la volonté d’assurer le début de la suivante et donc de préserver le contrat avec le nouveau diffuseur Mediapro.

Il est donc à prévoir que les clubs soient obligés de faire de profondes économies dès les mois à venir

Privés de leurs revenus de billetterie, d’une partie de ceux liés au sponsoring ainsi que de ceux liés aux droits TV, la quasi-totalité des clubs de Ligue 1 se retrouve aujourd’hui dans l’inconnue la plus totale d’un point de vue financier. Beaucoup d’entre eux avaient basé leur budget en début de saison sur les recettes prévues concernant les nouveaux droits TV, qui ne viendront donc pas, ou du moins de façon bien moins importante. La LFP a bien contracté en mai un prêt garanti par l’État (PGE) de 224,5 millions d’euros pour compenser le manque à gagner provoqué par la fin de saison anticipée, mais il faudra le rembourser.

Il est donc à prévoir que les clubs soient obligés de faire de profondes économies dès les mois à venir, en vendant massivement leurs meilleurs joueurs à l’étranger par exemple. La compétitivité et l’attractivité de la Ligue 1 risquent donc d’être à nouveau les grandes perdantes dans l’histoire. Le cercle vertueux tant espéré risque de se transformer en cercle vicieux. Pire encore, pour beaucoup d’experts, des faillites ou des liquidations administratives sont à prévoir pour les clubs les moins solides.

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