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Les raisons de la colère

Des émeutes ont éclaté en Guadeloupe et en Martinique pour protester contre les mesures sanitaires, le tout sur fond de problèmes sociaux-économiques. Photo : Christophe Archambault/AFP

Fin 2021, la crise sanitaire a provoqué sur l’île de violentes émeutes. Celles-ci ont ravivé la mémoire d’un passé douloureux et d’une crise sociale profonde, de la catastrophe du chlordécone à la grève générale de 2009. Le fossé entre l’île et la métropole n’en fini pas de se creuser.

Par Léo Humbert et Dorali Mensah

Le 15 novembre 2021, dans un contexte de crise sanitaire tendu, un appel à la grève générale est lancé par l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG) et un collectif d’organisations syndicales et citoyennes. Au départ, la contestation naît de l’obligation vaccinale pour les soignants et les pompiers. En novembre, plus de 80 % d’entre eux sont déjà vaccinés. L’île plonge alors dans quinze jours d’émeutes : fermeture d’écoles, barrages de routes, pillages de commerce et de pharmacie. En face, le gouvernement impose un couvre-feu, renforce ses effectifs de police et déploie 50 hommes du groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

La contestation est structurée de la même façon qu’au moment de la grève générale de 2009 lancée par le LKP (Liannaj Kont Pwofitasyon), note Pierre Odin, docteur en science politique. On retrouve trois pivots syndicaux : l’UGTG, Force ouvrière (FO) et la Confédération générale du travail (CGT) qui portent des revendications d’ordre économique et social. La rhétorique syndicale pointe la défaillance de l’État dans la protection des populations locales. Mais contrairement à 2009, les jeunes se sont tout de suite mobilisés dans la violence et le LKP n’y a pas joué un rôle central.

Infographie : Léo Humbert/EPJT

Derrière cette vague de violence se cache la défiance d’une partie de la population vis-à-vis de la vaccination contre le Covid-19 et des autorités compétentes. La sociologue Stéphanie Mulot note début 2021 que les Afro-descendants sont moins vaccinés que les autres populations. Dans le même esprit, les discours de santé publique – issus de hauts fonctionnaires blancs – étaient perçus comme inadaptés aux réalités guadeloupéennes.

Plus globalement, l’obligation de vaccination est vue comme une punition et le passe sanitaire comme un moyen de retirer les loisirs des Guadeloupéens, voire un outil de domination. Sur les réseaux sociaux, les fausses informations vont bon train et entretiennent la peur du vaccin à ARN messager. Il est assimilé à un produit trafiqué, voire à un poison qui viserait à accomplir un « négricide » aux Antilles. La hiérarchisation entre les travaux scientifiques et les rumeurs disparaît. Le point d’orgue de cette défiance est atteint en février 2021 par la création d’un « Conseil scientifique » pluridisciplinaire citoyen caraïbe : aucun épidémiologiste ni spécialiste du Covid-19 ne figure dans ses rangs.

L’argument de l’exploitation de l’île par l’État français colonial refait surface. C’est le cas pour tous les épisodes les plus douloureux de l’histoire de la Guadeloupe

Tous les observateurs le disent, et les Guadeloupéens eux-mêmes : d’autres motifs, d’ordre politique, économique et social, se greffent à la contestation sanitaire. L’argument de l’exploitation de l’île par l’État français colonial refait surface dans les discours des personnes mobilisées.

Cela a toujours été le cas, pour tous les épisodes les plus douloureux de l’histoire de la Guadeloupe, bien ancrés dans les mémoire : l’esclavage, le scandale du chlordécone, les défaillances du réseau d’eau, le départ des jeunes Guadeloupéens sans facilité de retour, l’accès privilégié des Métropolitains à l’emploi, la gestion des sargasses, ces algues polluantes qui polluent certaines plages. Les défaillances actuelles n’y échappent pas.

 

Des sargasses envahissent une plage de Guadeloupe, en novembre 2015. Photo : @ S@ndrine/Flickr.

Tout ces éléments nourrissent le sentiment d’abandon de la population et de non-reconnaissance des particularités locales. Pour Stéphanie Mulot, les soulèvements successifs ont construit une identité collective autour de la résistance à la domination face à l’Hexagone. L’élaboration de l’identité locale passe par la défense d’une « guadeloupéanité » souveraine sur les plans politique, économique et sanitaire. Il s’agit d’une affirmation identitaire décoloniale.

Lors des contestations des restrictions sanitaires, les syndicats ont rapidement cherché à rassembler les Guadeloupéens autour de thématiques moins clivantes. Les difficultés économiques et sociales de l’île ont alors été remises sur la table. Il faut dire que le décalage des indicateurs sociaux entre la France métropolitaine et la Guadeloupe est frappant.

Selon l’Insee, en 2022, seules 50 % des personnes en âge de travailler ont un emploi, contre 60 % en métropole. Le chômage touchait 20 % de la population active en 2018. Parmi les 387 000 habitants de l’île, 35 % environ n’ont pas de diplôme et seuls 6 % des diplômés ont un bac+5 ou plus.

Ils sont 20 % à vivre avec moins de 790 euros par mois, contre 6 % en métropole

Plus largement, le PIB par habitant en 2018 en Guadeloupe s’élevait à 24 350 euros, contre 30 266 euros dans l’Hexagone. L’écart est similaire pour le revenu médian. La population précaire, qui rassemble les chômeurs, les familles monoparentales et les jeunes ménages, compte sur les prestations sociales pour joindre les deux bouts. Ils vivent, pour 20 % d’entre eux, avec moins de 790 euros par mois. Ils ne sont que 6 % dans ce cas en métropole.

Les Guadeloupéens sont ainsi pris entre deux feux. D’un côté, des revenus moins confortables que sur le continent européen. De l’autre, une vie nettement plus chère. En 2015, le niveau général des prix y était 12,5 % plus élevé mais l’écart grimpe à plus de 30 % dans le domaine alimentaire. Un ménage métropolitain qui s’installerait sur l’île et souhaiterait maintenir ses habitudes alimentaires augmenterait ses dépenses de plus de 40 %.

Le décalage des conditions de vie se retrouve également dans les services, notamment pour les soins et l’eau. En 2018, d’après Statista, la Guadeloupe disposait d’un unique CHU et de 534 lits pour 100 000 habitants, contre 590 lits en Métropole. Des difficultés d’accès à l’eau courante et potable subsistent, y compris dans les écoles et les hôpitaux. Il arrive même que l’Agence régionale de santé (ARS) décrète des interdictions de consommer l’eau. Cela a notamment été le cas en janvier 2022, lorsqu’une partie des filtres du réseau se sont retrouvés saturés en chlordécone.

Taux de contamination des sols au chlordécone, juin 2021. Source : préfecture de la Guadeloupe.

Comme le résume Ary Chalus, président de la région, à L’Express, « nous avons plus de quarante ans de retard par rapport à l’Hexagone concernant notre développement économique ».

Les difficultés économiques de la Guadeloupe se reflètent nettement dans le secteur agricole. Le tournant vers le bio n’a pas porté ses fruits et le commerce de la canne à sucre s’est affaibli. En 2019, des épisodes météorologiques défavorables ont provoqué une chute de 9 % de la production de sucre l’année suivante.

Au niveau des échanges extérieurs, les exportations de rhum ont chuté en raison des restrictions sanitaires, celles de bananes n’ont pas retrouvé leur niveau de 2017, avant le passage de l’ouragan Maria, et les importations de fruits et légumes ont augmenté. Le commerce extérieur guadeloupéen est tourné quasiment exclusivement vers Paris et la part des échanges avec la métropole est en hausse. L’Hexagone représente 62 % des importations de l’île en 2020, soit quatre points de plus qu’en 2019. Le second partenaire économique est l’Union européenne. À l’inverse, les échanges avec les autres pays de la zone caraïbe sont moins dynamiques.

Mais les problèmes ne sont pas qu’économiques, ils sont aussi institutionnels. C’est seulement à l’issue de la Seconde Guerre mondiale que l’île passe du statut de colonie dédiée au sucre à celui de département. La population locale obtient l’égalité des droits et la citoyenneté française.

Dans les faits, il faudra de nombreuses années pour que l’égalité des droits soit effective. Ce n’est que peu à peu que statut pénal, le droit civil et l’ensemble des droits politiques et sociaux s’alignent sur la métropole. En 1982, la Guadeloupe devient une région monodépartementale. Mais la superposition de ces deux entités (région et département) occasionne de la gêne, si ce n’est de la concurrence, dans la gestion de politiques publiques cruciales. C’est le cas de l’éducation populaire et de l’aménagement numérique du territoire.

Entre la Guadeloupe et Paris, des épisodes de forte tension

Pour tenter de régler le problème, dans le cadre de la loi constitutionnelle de 2003 relative à l’organisation décentralisée de la République, trois consultations sont organisées en Guadeloupe, à Saint-Martin et Saint-Barthélemy, le 7 décembre 2003. Elles portent sur les éventuelles évolutions statutaires ou institutionnelles des collectivités ultramarines. Les habitants de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy votent majoritairement oui. Les Guadeloupéens rejettent le projet de création d’une assemblée unique à 73 % Les deux nouvelles collectivités d’outre-mer (COM) de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy sont créées.

La Guadeloupe devient un Drom (département et région d’outre-mer), le problème de la double entité reste entier.

Contrairement à la Martinique, les indépendantistes ne sont pas parvenus à intégrer ces institutions. L’Union populaire pour la libération de la Guadeloupe (UPLG) n’a aucun siège au conseil régional. Il en avait décroché seulement 4 sur 41 en 2010. À l’image d’une société dans laquelle le mouvement indépendantiste a toujours été très minoritaire.

Les relations entre l’île et Paris ont cependant connu des épisodes de forte tension.

  • Le 14 février 1952, des ouvriers et des paysans de l’industrie sucrière se mettent en grève, les CRS répriment : 4 morts et 14 blessés.
  • En 1967, lors d’une nouvelle grève pour une hausse des salaires, des affrontements entre ouvriers et forces de l’ordre font plusieurs dizaines de morts.

Mais ce sont le scandale du chlordécone et la grève de 2009 qui marquent ces relations. Il en sera sans doute de même de la crise sanitaire.

Le 14 janvier 2009, à l’appel du LKP, qui rassemble presque tous les syndicats de l’île et les associations identitaires, une grève générale est décrétée. Des milliers d’Antillais descendent dans la rue pour protester contre la vie chère et exigent des revalorisations salariales qui tiennent compte du coût de la vie dans l’île. Mais aussi une meilleure formation professionnelle, la baisse des prix du carburant (déjà), des transports, de l’eau et des communications… En tout 146 revendications.

Les modes d’action sont les mêmes qu’en 2021 : barrages, pillages de supermarchés et écoles fermées. Après quarante-quatre jours de grève et de blocages, un accord est trouvé avec les autorités : une augmentation de 200 euros des salaires les plus faibles est accordée et des garanties sur la baisse des prix avancées.

Manifestation à Pointe-à-Pitre le 24 janvier 2009, pendant la grève générale. Source : Julien Tack/AFP.

Le LKP, « Liyannaj Kont Pwofitasyon » (collectif contre l’exploitation outrancière), s’est constitué autour de cette notion de pwofitasyon. Ce terme, qui vise les monopoles économiques et financiers qui contrôlent l’archipel, englobe des problématiques toujours actuelles : le coût de la vie, l’exploitation capitaliste et, comme à chaque fois, colonialiste de l’île par la Métropole. Il faut dire que le leader du mouvement, Elie Domota, est également secrétaire général de l’UGTG, syndicat indépendantiste, majoritaire en Guadeloupe.

Mais le LKP est construit sur un paradoxe. C’est ce que relève Pierre Odin, auteur de Pwofitasyon. Luttes syndicales et anticolonialisme en Guadeloupe et en Martinique. Le collectif, qui fédère plus de cinquante mouvements différents, mobilise largement une population qui ne perçoit pas forcément le sens syndical ou anticolonial de son action. La base de l’unité reste la lutte contre la vie chère.

Encore aujourd’hui, le cœur des luttes syndicales (et sanitaire pour la plus récente) de l’île concentre la question des inégalités et pose celles de classe et de race sur la table. Et c’est quelque chose qui doit être pris en compte pour comprendre de qui s’y passe. Car même en l’absence de statistiques, il n’est pas difficile de remarquer que les populations blanches sont surreprésentées dans les postes à hautes responsabilités et sous-représentées dans les métiers pénibles et les chômeurs.

Cette grille de lecture, qui a certes perdu en acuité depuis les années soixante-dix, bénéficie toujours d’une certaine validité et continuera de traverser les différentes crises que pourra vivre la Guadeloupe.

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