Noël

De la fête religieuse à la fête populaire

La ville de Tours s’illumine pour les fêtes de fin d’année. Photo Elea N’Guyen Van-Ky

Les Rattrapages de l’actu vous racontent les origines de Noël et vous expliquent comment cette fête religieuse a évolué pour devenir une fête populaire et festive.

Par Marielle Poupard et Chloé Plisson

 Noël occupe une place à part dans nos vies et nos traditions. » Jeudi 10 décembre, le Premier ministre, Jean Castex, annonce, lors d’une conférence de presse, que les Français peuvent fêter Noël malgré la crise sanitaire. Même si le respect des gestes barrières et la limitation à 6 personnes sont conseillés, le couvre-feu ne sera pas appliqué la nuit du 24 décembre. À l’inverse, celle de la Saint-Sylvestre ne sera pas épargnée par ce dernier. Le gouvernement, par ce choix, montre l’importance de la fête de Noël dans la société française. De nombreux opposants politiques dénoncent une atteinte à la laïcité.

Alexis Corbière, député la France Insoumise, a dénoncé sur Twitter une atteinte à la laïcité.

Fête de tradition catholique, Noël est célébré par une grande majorité de Français. Mais d’après un sondage CSA réalisé pour le journal Direct Matin en 2014, seulement 15 % d’entre eux considèrent qu’il s’agit d’une fête religieuse. Ce serait aujourd’hui une fête familiale et, pour certains, commerciale.

Pour Jacqueline Lalouette, historienne française spécialiste de la libre-pensée, de la laïcité et de l’anticléricalisme, cette déchristianisation s’est faite grâce à plusieurs facteurs : « La montée de l’athéisme, la sécularisation, l’implantation d’autres cultes sur le territoire national, la marchandisation de la société et la dilatation du temps consacré aux loisirs », soit « toutes les transformations sociétales du monde contemporain ».

 

Une date soigneusement choisie

La célébration de la Nativité est apparue dans le courant du IVe siècle, à Rome. Le mot « nativité » vient du latin nativitas qui signifie « naissance ». Cette fête célèbre donc, pour les chrétiens, la naissance de Jésus dans la crèche de Bethléem.

Dans l’hémisphère nord, depuis la nuit des temps, les hommes célèbrent le solstice d’hiver par de grandes fêtes. Il s’agit de se réjouir du retour de la lumière et de la vie. Dans l’Empire romain, le 25 décembre célèbre la renaissance de Mithra, jeune dieu soleil.  Mais parallèlement, le christianisme se développe et prend de plus en plus d’ampleur. En choisissant la date du 25 décembre, en 354, le pape Liberius souhaite remplacer la célébration de Mithras par celle de la naissance du Christ. Il s’agit donc d’une ancienne fête païenne qui a été christianisée. 

Le 19 avril 1802, sous Napoléon, à l’image de trois autres fêtes religieuses (l’Ascension, l’Assomption et la Toussaint), Noël devient un jour chômé (non travaillé). Une disposition maintenue par la loi du 9 décembre 1905 relative à la séparation de l’Église et de l’État, texte fondateur de la laïcité, qui affirme que « les dispositions légales relatives aux jours actuellement fériés sont maintenues ». La fête de Noël, associée au jour de l’an, s’inclut alors progressivement dans « les fêtes de fin d’année ».

A Nice, comme dans de nombreuses grandes villes, les décorations de Noël ont été maintenues malgré la crise sanitaire. Photo : Leslie Souvanlasy

Le Noël tel qu’on le connaît aujourd’hui naît dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il coïncide alors avec l’émergence de la bourgeoisie, qui souhaite se réunir en hiver comme elle se réunit l’été.

Avant d’être célébré partout de la même manière, chaque région avait ses propres traditions. Le père Noël n’existait pas encore. En Lorraine, on célèbre la Saint-Nicolas, patron des enfants, qui distribue des friandises la nuit du 5 au 6 décembre. En Bretagne, il était coutume de déposer une bûche décorée d’un ruban et arrosée d’eau bénite et de sel devant la porte d’entrée avant de se rendre à la messe de minuit de Noël. Dans de nombreuses régions, à la campagne, les enfants vont de maison en maison réclamer des friandises et des cadeaux, en jouant de la musique et en chantant des chants de Noël.

Pour Jacqueline Lalouette, la déchristianisation de Noël commence, dès 1890, avec l’organisation, par des sociétés de libre pensée, de fêtes de l’enfance le 25 décembre puis de Noëls humains. Ceux-ci visent à transformer la fête religieuse en une fête de famille. A l’époque où l’Eglise catholique imprègne encore toute la société française, ces projets sont nourris d’un fort sentiment anticlérical et anticatholique.

Des Noëls laïques se développent ensuite après la Première Guerre mondiale. Dans la période de l’entre deux guerre, l’Association des travailleurs sans Dieu, qui regroupe des proches du parti communiste, célèbre des Noëls rouges. Ils dénoncent l’appropriation de la fête païenne par l’Église. Ils critiquent également le lien de cette dernière avec le fascisme croissant à cette période.

 

De la religion à la consommation

Mais dès le XIXe siècle, des critiques déplorent l’extravagance des repas remplis de nourritures qui tendent à transformer Noël en une « fête sociétale et profanisée ». Ces festins n’ont d’ailleurs lieu que dans les familles aisées. 

Malgré la pauvreté, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’engouement pour la fête de Noël ne s’estompe pas. D’autant qu’apparaît avec les GI américain, un personnage sympathique, bedonnant et barbu, vêtu de rouge, réunion de toutes les traditions européennes, de Santa Claus à saint Nicolas en passant par Hans Trap… Le père Noël.

Avec l’essor économique des Trente Glorieuses, et l’avènement de la société de consommation, la perte du caractère religieux de la fête s’accentue. Elle devient le rendez-vous annuel des repas de famille plantureux et des cadeaux sous le sapin pour des enfants gâtés. Même les familles les plus modestes s’endettent pour régaler petits et grands. Les dépenses de Noël augmentent d’année en année.

À partir des années deux mille, les critiques vis-à-vis de l’hyperconsommation apparaissent et Noël n’est pas épargné. En 2006, treize associations chrétiennes lancent une campagne appelant à « vivre Noël autrement » en redonnant à la fête son sens spirituel et en modifiant les comportements en matière de cadeaux. Mais ce sont surtout les revendications écologiques et anticonsuméristes qui font florès.

Pour Jacqueline Lalouette, Noël est la fête religieuse qui a subi la plus forte évolution, perdant progressivement sa signification théologique pour se transformer en « fête de l’enfant, de la famille et de la consommation ». Elle est le résultat d’un mélange de plusieurs traditions, à la fois chrétiennes, païennes, régionales et modernes. Quoi qu’il en soit, que l’on soit croyant ou non, cette année, Noël ne sera pas comme les autres.

Pour aller plus loin

Jacqueline Lalouette, Jours de fête, jours fériés et fêtes légales dans la France contemporaine, 2010, Tallandier.

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